TOUSSIANA



Nathalie a tout d'abord tenu à me dévoiler son beau pays toussian du haut de la falaise qui domine la savane infinie. Au détour des blocs rocheux qui s'entrechoquent à nos pieds sourdent de petites cascades de paradis abreuvant de loin en loin les oasis ombragées de la forêt claire. Nathalie me décrit les grands arbres aux mille vertus, les baobabs, les nérés, les jujubiers, les gommiers, les tamariniers, les kapokiers, le majestueux caïlcédrat, les généreux manguiers et bien sûr, sacrés entre tous… les karitiers.


De toute éternité, les karitiers se multiplient au gré du vent au long de cette fine bande endémique sud-sahélienne qui s'étend des frontières de l'actuel Sénégal jusqu'à l'autre extrémité de l'Afrique, jusqu'à celles du vieux royaume de l'Éthiopie. L'arbre sacré de karité est pourtant aujourd'hui menacé d'éradication sur d'immenses étendues livrées à la culture intensive et à l'appétit de quelques puissants leaders au nom d'intérêts économiques supérieurs…

NATHALIE



Oui, au premier abord, Nathalie pose sur le monde un regard mélancolique presque effrayé, comme une frêle gazelle captive, avec néanmoins en dessous cet imperceptible petit sourire auquel il faut se fier, car il cache une sacrée détermination. Les adeptes du tout transgénique n'ont qu'à bien se tenir.


La petite fleur de Toussiana eut la chance (« ou la malchance » dit-elle !) d'aller à l'école communale puis d'étudier au collège de Bobo, la ville voisine, où elle comptait de la famille. Grâce à Dieu, les moyens lui manquèrent pour poursuivre un cursus universitaire à Dakar…


Mais sa grande soeur, établie à Ouagadougou, lui offrit néanmoins la logistique nécessaire pour couronner ce parcours d'un diplôme de secrétaire à la capitale. Elle travailla en entreprise jusqu'en 2006. À la moindre occasion au long de ces années, elle revenait au village. La vie citadine et bureaucratique n'était pas son histoire.


C'est en utilisant quelques produits cosmétiques étrangers à base de karité que Nathalie prit conscience de la valeur de ce beurre de karité dont elle avait appris les secrets de fabrication depuis toute petite avec ses grands-mères, cousines et voisines… C'était une histoire de femmes et qui méritait d'être valorisée. Elle convainquit un couple d'amis de l'aider à investir dans une petite unité de production de beurre à Toussiana.

Dès la première « récolte », elle organisa un voyage en Europe avec pour tout bagage 25 kilos de beurre en petits pots pour proposer sa production aux réseaux d'accueil à la ferme. Elle sillonna ainsi les campagnes de France et, en tout cas, ramena d'Ardèche le plus inattendu et le plus enchanteur des contrats : un beau mari, Antoine, agronome, écologiste éclairé, avec qui Nathalie forme aujourd'hui une merveilleuse équipe de la vie.


Mais Nathalie s'était surtout fixé lors de ce séjour l'objectif encore plus hasardeux de contacter les grandes firmes cosmétiques utilisant le karité et de les convaincre d'établir un partenariat avec sa toute petite entreprise de la lointaine Toussiana. Ses rares appels qui rencontrèrent un interlocuteur furent au mieux écoutés poliment avec la promesse que son dossier serait dûment étudié… Elle ne se découragea pas pour autant. Elle choisit alors sa plus belle plume et rédigea une longue lettre adressée à M. Pierre Fabre lui-même. Son visa expirait la semaine suivante… À peine trois jours plus tard, Nathalie reçut ce message : « M. Pierre Fabre souhaiterait vous rencontrer ce mercredi à 10 heures. »